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 3 mai  > 24 mai 
Rita Siegfried

Exposition

SELZ art contemporain

Rita Siegfried

SELZ art contemporain - Perrefitte

Il est tout à fait notable que le jury de la Kunsthalle de Berne ait, lors de la Cantonale Berne Jura 2018, fait exposer bien en vue, dans l’Aaresaal, trois œuvres de Rita Siegfried. Dans le texte d’accompagnement, on lit à ce propos :

« C’est une peinture d’intérieur non conventionnelle que RITA SIEGFRIED présente dans sa série de petits formats Chinesische Räume (2016/17). Il s’agit de vues d’intérieurs comme on n’en connaît pratiquement que de l’époque Biedermeier. Tant les dimensions des tableaux de Siegfried (autour des 30 x 20 cm) que la modestie des objets représentés sont comparables à celles des modèles historiques du genre. [...] Ce qu’il y a d’intéressant dans la perspective légèrement surélevée qu’adopte Siegfried, c’est qu’on voit toujours les pièces depuis l’extérieur, et que l’espace intérieur et extérieur est ainsi remis en question. L’individu, qui n’est représenté qu’indirectement à travers ce qu’il possède, demeure sans contours, fantomatique. Ne reste qu’une idylle spectrale. »

Ces œuvres virtuoses sont le fruit d’un long cheminement. Tout a commencé par une formation et une activité de doreuse. Aujourd’hui, l’artiste enseigne cette discipline aux quelques étudiants qui l’ont choisie à la Haute école des arts de Berne. Dans l’intervalle, elle a accompli, en trois ans, le cursus en arts plastiques de l’École d’arts visuels de Berne. À partir cette époque, elle a commencé de penser autrement. Elle avait d’abord voulu devenir jongleuse, ou musicienne. Mais le talent qu’elle exerçait depuis l’enfance, c’était le dessin. Elle dit à ce propos : « Pendant huit ans (2000-2008), j’ai peint des détails de tableaux de maîtres néerlandais du XVe siècle. Il s’agissait de faire, à partir de petits extraits auxquels on ne prête souvent guère attention dans le tableau d’ensemble, des tableaux à part entière. Les images ainsi produites devaient être comme des instantanés, où le cours du temps se serait arrêté. »

L’artiste aime les paysages – des espaces extérieurs, donc – et les intérieurs. Elle trouvait cependant les intérieurs européens et les paysages asiatiques ennuyeux. C’est de là que viennent les tableaux-fusions présentés à la Kunsthalle de Berne, qui sont des mystères abolissant le temps et l’espace.

Dans sa nouvelle série Romantische Räume (Intérieurs romantiques), commencée en 2017, la peintre reprend, après avoir effectué des recherches étendues, des modèles de maîtres romantiques du milieu du XIXe siècle, pour les transformer, en condensant lumière, espace et temps, en monuments d’un nouveau monde tout à fait personnel.

Le travail requis par ces œuvres figuratives peintes avec la plus grande minutie est considérable, parfois absurde, comme il se doit pour les phénomènes extratemporels ! L’artiste est le capitaine de son œuvre, c’est elle qui en détermine la composition et qui « fixe le cap ». Héritière des techniques picturales des maîtres anciens, elle apprête elle-même ses toiles au gesso et, après avoir longtemps peint à la détrempe à l’œuf, puis à la détrempe et à l’huile, puis uniquement à l’huile, elle utilise aujourd’hui de l’acrylique. Il en résulte des évocations oniriques d’espaces extérieurs et intérieurs surréels, de caractère européen et asiatique. Ces tableaux, qui exercent une forte attraction sur le spectateur, suscitent à la fois des sentiments de réconfort et de nostalgie.

L’œuvre de cette artiste est, sans conteste, plus ambitieux qu’elle ne veut bien le dire. Il est exempt du fluide un peu réactionnaire d’une certaine peinture figurative, destinée à un certain public. S’il est réconfortant, il n’est ni prétentieux, ni pathétique, et tout sauf anodin. Ce n’est plus, comme jadis, un art de la véracité ou du recueillement. Il ne s’agit pas non plus de copier les vieux maîtres à des fins d’exercice (à l’exemple d’Ingres) ou comme fin en soi (comme aujourd’hui en Chine). Ce n’est pas davantage un commentaire critique sur la cérébralisation postmoderne de l’art depuis Duchamp. Nombreux sont les artistes qui ont réinterprété des œuvres anciennes, toujours dans l’esprit de leur propre époque (à l’instar de Gerhard Richter dans son Annonciation d’après Titien, 1973). Siegfried utilise toutefois le langage des tableaux d’origine pour en réassembler les éléments d’après des critères littéraires, pour les modifier et les compléter à sa guise. Elle est capable d’entrer dans les œuvres du passé, de les renouveler, et de leur insuffler sa propre âme, sa propre force spirituelle. Siegfried s’est libérée, sans le moindre tour expressif, des limitations de la peinture figurative. Justement pas toutefois suivant le schéma de l’éternel Douglas Crimp, sous une forme régressive ou progressiste, mais dans l’humble respect de l’histoire de l’art. À partir de là, elle a créé, tant du point de vue de la forme que du contenu, un œuvre original, d’une grande virtuosité et poésie.


Beat Selz, 21.01.2019
(traduction: Léo Biétry)